15/10/2016

La politique russe au Moyen-Orient, analyse sans complaisance

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Au-delà de toute propagande, voici le point de vue d’un analyste -et d’autres qu’il cite- dont on peut encore espérer qu’ils soient susceptibles d’inspirer un regard moins orienté sur la Russie de Poutine.

Il va de soi, néanmoins, que juger et se la jouer droitdel’hommiste semble être la préférence instituée par nombre de représentants du monde politico-médiatique occidental.

Le point de vue exposé ci-dessous par Roland Lombardi, lui, ne s’encombre pas de considérations ou autres ménagements. Il expose des faits avec lesquels, bien sûr, on peut être en désaccord.

Son analyse, cependant, a au moins le mérite de trancher avec la doxa de juges et censeurs assermentés à délivrer la bonne parole.

Non, la Russie de Poutine n’est pas ce qu’on nous en rabâche à longueur de colonnes ou autres plateaux médiatiques.

La Russie de Poutine est ce qu’elle est et s’inscrit dans une Histoire dont Roland Lombardi sait rappeler quelques dates.

A lire, ci-après, son éclairage sans complaisance ni idolâtrie quelconque:

http://www.atlantico.fr/decryptage/comprendre-vraiment-po...

  

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Commentaires

Hélène Richard-Favre,

Malheureusement, le site Atlantico – à l'instar de beaucoup d'autres de ses confrères- est devenu payant (à partir de 1,2,...5 articles gratuits).

Je ne sais pas s'il s'agit d'une épidémie, d'un effet de mode ou d'une faillite qui se rapproche?

Ils pensent peut être qu'un lecteur lambda comme moi va mourir sans cette « analyse » sur « la Ruissie de Poutine », analyse écrite par un jeune et probablement doué docteur en histoire et expert de proche Orient, l’Israël et des pays du Maghreb ?

Bien sur que non. Et je ne veux pas vous embêter à nouveau, Hélène Richard-Favre, avec un autre copier-coller du texte protégé de l'article en question

En tant qu'expert dans le domaine d'Orient il est peu probable qu'il pourrait nous donner en sus des renseignements piétinants et fiables sur la « Russie de Poutine » (sous réserve bien sur qu'il cache son vrai jeu et ses voyages secrets dans un wagon plombé à St-Petersbourg ; ce à quoi je ne crois pas).

Donc j'ai parcouru les titres de tous ses articles publiés pour Atlantico.

Par exemple, le 12 janvier 2016 il signe l’article intitulé
« Ce qui nous attend en cas d’échec de Vladimir Poutine en Syrie »

L'article commence par :

« En Syrie, l'armée russe est confrontée à une situation plus compliquée qu'il n'y paraît. Face à celle-ci et au manque de troupes au sol, elle ne peut espérer l'emporter. Or, un échec russe ne serait pas une bonne nouvelle. Et pour cause : loin d'ouvrir la porte à de plus amples négociations, cette défaite risquerait de provoquer une attitude dangereuse de la part de Poutine. »

http://www.atlantico.fr/decryptage/qui-attend-en-cas-echec-vladimir-poutine-en-syrie-alain-rodier-roland-lombardi-2534621.html

On voit une profondeur extraordinaire de l'analyse et des infos dont il opère!

Ou bien celui-là, signé le 15 février 2015 :

« Le tsar contre le sultan : le choc Russie-Turquie en Syrie est-il en train de nous faire plonger vers la 3ème Guerre mondiale ? »

Il débute par :

« Ce vendredi, le Premier ministre russe, Dimitri Medvedev, a considéré que l'envoi "des troupes au sol en Syrie pourrait entraîner une autre guerre mondiale" dans une interview au journal allemand Handelsblatt. Poutine mais aussi Erdogan pourrait, de par leur très forte personnalité, pourraient en être à l'origine. Même si d'autres acteurs sont plus à craindre dans un risque d'escalade. »

http://www.atlantico.fr/decryptage/tsar-contre-sultan-choc-russie-turquie-en-syrie-est-en-train-faire-plonger-vers-3eme-guerre-mondiale-cyrille-bret-roland-2589418.html

Ce n'est pas n'importe quoi mais presque. Le niveau de café de commerce quoi.

Ce pays qui, comme vous dites, Hélène Richard-Favre, « s’inscrit dans une Histoire » mérite mieux.

Écrit par : Vladimir Trofimov | 15/10/2016

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Vladimir Trofimov,

Vous n’avez sans doute pas eu accès à l’ensemble de l’article pour vous permettre de mettre ainsi en cause les propos tenus par Roland Lombardi dans cet article du 12 janvier 2016.

Je vous remercie de lire mon commentaire déposé plus bas en réponse à votre deuxième commentaire qui incrimine à Roland Lombardi de propos qui ne sont pas les siens.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 16/10/2016

Vladimir Trofimov,

Par une recherche sur google, on trouve ledit article gratuit, le voici en copié-collé et en deux parties dont la première, ci-après avec le titre:

« Comprendre (vraiment) la politique russe en Méditerranée et au Moyen-Orient
Au-delà de sa démonstration de force et de son rôle diplomatique dorénavant incontournable en Syrie (comme dans toute la région d’ailleurs), la Russie a développé depuis quelques années (après notamment l’intervention occidentale en Libye de 2011 et parallèlement au développement des fameux "printemps arabes") son intérêt pour la Méditerranée et le Moyen-Orient tout en y arrêtant une politique dynamique, cohérente et surtout globale.

«  » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » » »

Depuis l'intervention occidentale en Lybie et l'intérêt de la Russie pour la Méditerrannée comme le Moyen Orient, il ne se passe pas un jour sans un succès symbolique et diplomatique du Kremlin sur tout le pourtour méditerranéen (le dernier en date étant la réconciliation avec la Turquie), avec à la clé de nouveau contrats commerciaux ou un approfondissement des partenariats énergétiques, politiques et stratégiques avec la plupart des Etats importants qui comptent dans la région (Maroc, Algérie, Egypte, Israël et Iran).

Déjà en février 2013, alors que Moscou était (avec Téhéran) le seul soutien du régime de Damas et que la doxa des observateurs critiquait la politique russe tout en prédisant son échec, j’avais annoncé, dans une analyse à contre-courant, qu’au contraire, les choix russes de l’époque finiraient par payer à plus ou moins long terme.

Ainsi, loin de toute grille de lecture "anti-Russe" ou "anti-Poutine" de certains médias et chercheurs occidentaux ou encore, à l’opposé, des nombreuses odes "poutinolâtres" de quelques uns, essayons ici d’expliquer et de faire une analyse froide et objective des réussites actuelles de la politique russe en Méditerranée et dans le monde arabo-musulman en général, où au contraire l’Occident, l’Europe et particulièrement la France perdent inexorablement des points chaque jour.

La Russie, une puissance musulmane ?
Certes, la Russie, Etat phare de l’orthodoxie chrétienne, a réactivé, depuis quelques décennies, comme le déclare Jean-François Colosimo, l’un des meilleurs spécialistes du monde orthodoxe, une véritable "géopolitique de l’orthodoxie", dans le Sud de l’Europe (Serbie), en Méditerranée (Grèce et Chypre) et au Moyen-Orient (Chrétiens d’Orient). Ainsi, Poutine a relancé la politique simple mais ancestrale de la Russie : se désenclaver afin d’accéder aux mers chaudes, avec pour verrou la Crimée (de retour dans le giron russe), et en s’appuyant notamment sur les chrétiens d'Orient, vecteurs de progrès, comme relais d'influence. Ceci explique d’ailleurs les positions russes sur l’Ukraine, la Crimée mais en partie aussi la Syrie.

Mais parallèlement à cette "géopolitique de l’orthodoxie", il ne faut pas perdre de vue que la Russie est aussi une puissance musulmane (elle est notamment membre observateur de l’OCI, l’Organisation de la coopération islamique), d’où l’attention qu’elle porte particulièrement à l’évolution politique du monde arabo-musulman. Pour comprendre l’histoire et la place de l’islam en Russie, il faut relire les ouvrages d’Hélène Carrère d’Encausse et surtout, les travaux de Xavier Le Torrivellec. De fait donc, la Russie est bel et bien une puissance musulmane puisque l’islam est la religion de nombreuses minorités ethniques en Russie. Il y a près de 10 000 mosquées en Russie et la plus grande d’Europe, inaugurée en 2015, se trouve d’ailleurs à Moscou. L’islam est implanté depuis près de 1300 ans dans certaines régions comme le Nord-Caucase, dans l’Oural et près de la Volga.

Aujourd’hui, près de 15 % de la population russe est musulmane soit entre 20 et 22 millions (la plus importante des minorités) sur 150 millions d’habitants. C’est donc cette proximité très ancienne avec l’islam, qui fait des Russes de fins connaisseurs de cette religion. L’Institut d’études orientales (IVA) de l’Académie des sciences de Moscou est justement, avec ses deux cent ans d’existence, l’un des meilleurs centres de recherches et de réflexions sur l’islam et l’Orient de la planète. Le plus célèbre de ses élèves (et plus tard professeur) étant Evgueni Primakov. En effet, l’ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères russe, que certains surnommaient le "Kissinger russe", fut aussi comparé à un "Laurence d’Arabie soviétique" de par sa parfaite connaissance du monde arabo-musulman.

C’est d’ailleurs à lui que l’on doit la "doctrine" russe sur l’islam à savoir la différenciation entre les ennemis "extrémistes" comme les salafistes et les wahhabites, et les alliés "fondamentalistes".

Par ailleurs, cet islam "multiforme" (principalement hanafite, chaféite et soufi) a connu des relations mouvementées et ambivalentes avec le pouvoir central russe tout au long de l’histoire. C’est aussi, rappelons-le, contre le "joug Tatar" et les armées musulmanes que s’est en partie forgée aussi l’identité russe (Victoire russe lors de la bataille de Koulikovo en 1380). Mais au XVIIIe siècle, c’est sous l’influence des réformes de la tsarine Catherine II, que l’islam russe, essentiellement des Tatars (majoritaires), se réforma pour donner le djadidisme. Pour beaucoup, ce "modèle de Kazan (capitale du Tatarstan)" représente un exemple d’islam moderne, libéral et éclairé par une tradition érudite. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, l’islam de Russie, sans pour autant avoir une autorité centrale, est toutefois relativement discipliné, hiérarchisé et organisé. Il existe notamment de nombreuses institutions représentatives comme l’une des plus importantes et des plus anciennes, l’Assemblée spirituelle des musulmans (DUM) de Russie, créée en 1788 et qui est une autorité administrative chargée de nommer les mollahs et de veiller au respect de la législation russe. Cette institution a évolué au fil des siècles et s’est démultipliée au niveau régional.

Quoiqu’il en soit, même si elles restent toujours sous étroite surveillance de la part des autorités russes, les diverses organisations musulmanes et les autorités religieuses du pays demeurent dans l’ensemble relativement loyales et fidèles à la patrie.

Certes, la Russie a été naturellement confrontée aux influences turques et déstabilisée dans ses périphéries par des mouvements djihadistes (Caucase, Asie centrale). C’est pourquoi, la Fédération a développé une politique souveraine envers "son islam" et c’est une raison pour laquelle, depuis le début des années 1990, les imams étrangers ont été expulsés et tout financement comme toute influence extérieure, notamment venant des pays du Golfe, sont interdits. D’ailleurs, le wahhabisme, le salafisme ainsi que les Frères musulmans sont proscrits en Russie !

Dans le Caucase notamment, le Kremlin a repris le contrôle des imams caucasiens et déverse des millions de roubles tout en s’appuyant, comme justement en Tchétchénie avec le très controversé Ramzan Kadyrov, sur des potentats locaux et féroces qui font régner la paix et l’ordre jusqu’au fond des mosquées…

Bien sûr, le pays n’est pas pour autant épargné par le même phénomène de radicalisation qui touche les musulmans ou les convertis des pays occidentaux. Par exemple, plus de 2 400 Russes et près de 4 000 ressortissants des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale auraient rejoint les rangs des djihadistes en Syrie. Notons au passage, qu’officiellement les autorités moscovites ont interdit ces départs. Mais dans les faits, elles ne les ont pas vraiment empêchés. Peut-être même qu’elles les ont parfois facilités afin d’éloigner le danger du territoire national tout en espérant "fixer" à l’extérieur ces "traîtres" pour pouvoir les "traiter" avec plus d’efficacité ultérieurement…comme c’est le cas aujourd’hui en Syrie.

Actuellement en Russie, les imams, les muftis, les théologiens, les savants et toutes les instances religieuses, comme l’Université islamique de Moscou, sont mobilisés au plus haut niveau pour endiguer l’extrémisme religieux et faire redécouvrir l’islam traditionnel. Parallèlement, le pouvoir et les autorités religieuses travaillent main dans la main pour faire concilier islam et patriotisme. En 2015, le Conseil des muftis de Russie a notamment lancé "la doctrine sociale des musulmans russes", un document à caractère patriotique mais précisant la place et le rôle des musulmans dans la vie de la Russie du point de vue des sources du droit musulman comme de la législation russe.

Par ailleurs, le Conseil des muftis de Russie, le Conseil spirituel des musulmans et le Conseil tchétchène des fatwas ont condamné Daesh comme "ennemi de la religion" et déclaré que ses membres doivent être "traités, non en tant que musulmans, mais en tant que criminels".

Quant au puissant FSB (ex-KGB), le service de sécurité intérieure russe (comme le SVR, le service extérieur de l’espionnage russe) s’active depuis des années à combattre impitoyablement le terrorisme. Car la Russie est comme la France, une des principales cibles de ce fléau. Cette menace du terrorisme islamiste a toujours été présente sur le sol russe et le Kremlin a pris la mesure du problème il y a déjà bien longtemps. Depuis les guerres de Tchétchénie (guerres asymétriques que la Russie a d’ailleurs finalement remportées…), Moscou a fait l’amère expérience de ce grave problème et a connu une longue série d’attaques et d’attentats. Les plus notables étant la prise d’otages du théâtre de Moscou en octobre 2002 (128 morts parmi les otages), l’attaque de l’école de Beslan en septembre 2004 (334 civils tués dont 186 enfants), attentats de Volgograd en décembre 2013 (30 morts) et en octobre 2015, l’attentat contre l’avion de la compagnie russe Metrojet au dessus du Sinaï égyptien (224 victimes). Si le FSB est connu pour son expertise dans la lutte anti-terroriste, notamment grâce à son renseignement humain, ses infiltrations voire parfois ses intrigues, ses ruses et ses manipulations (vieilles, mais non moins efficaces, méthodes du feu KGB), les autorités russes sont très bien conscientes que le risque zéro n’existe pas dans ce domaine. Néanmoins, la Russie semble mieux armée que les démocraties occidentales contre ce genre d’attaques. Tout d’abord, parce qu’en temps normal, déjà, les responsables russes sont peu adeptes des Droits de l’homme et de l’Etat de droit. Alors en situation de "guerre", on peut aisément penser qu’ils ne s’encombrent nullement de ce genre de considérations… En Occident, et notamment en France, nous avons tendance à tout intellectualiser, certains même recherchent encore des excuses et des circonstances atténuantes aux terroristes et ce, après 240 morts en 18 mois ! Mais pendant que nos belles âmes dissertent sur l’origine du mal, celui-ci se développe…

En Russie, les autorités ont moins de scrupules. Très critiquées bien évidemment par les intelligentsias occidentales, une série de mesures et de lois anti-terroristes extrêmement strictes et sévères ont été adoptées avec notamment l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale à 14 ans pour "extrémisme" !

On le voit donc, pour le Kremlin, il n’y a pas d’hésitations ni de tergiversations sur cette question. Du côté de Moscou, les mesures d’exception, parfois très expéditives, et la manière "cosaque" sont préférées aux bougies, aux discours de compassion ou encore aux "numéros verts", et autres "centres de déradicalisation" ou bracelets électroniques… Comme me le confiait récemment un diplomate russe, il serait d’ailleurs inconcevable pour l’Etat russe de laisser en liberté sur son territoire plus de 10 000 personnes jugées comme dangereuses ou simplement inscrites sur un fichier relevant de la "sûreté de l’Etat" ! Sur les bords de la Moskova, on écarte donc tout angélisme ou idéologie pour privilégier le fameux "principe de précaution" qui permet d’interner préventivement tout suspect.

Depuis notamment son intervention en Syrie en septembre 2015, la Russie assure donc ses arrières et les arrestations, pour ne pas dire des rafles, dans les milieux suspects, se sont intensifiées.

Comme disait Staline : "L’important n’est pas que le poing frappe, mais qu’il soit toujours suspendu au-dessus de chacun…".

S’il n’y a pas non plus dans l’ensemble de rejet de l’islam de la part de la population russe, comme on peut l’observer actuellement en Europe, c’est peut-être aussi dû au fait que les Russes, à l’inverse des citoyens européens, sont conscients que le pouvoir met tout en œuvre pour les protéger et que les autorités religieuses sont réellement et concrètement actives sur ces questions.

En définitive, si la Fédération possède près de 2 500 km de frontières avec l’islam, c’est aussi, comme on l’a vu, l’évolution identitaire même des musulmans de Russie qui préoccupe le Kremlin. Eviter la fragmentation sociale et préserver la paix de l’une des plus anciennes sociétés multi-culturelles de la planète seront le principal défi de Moscou dans les décennies à venir. C’est sûrement aussi la raison pour laquelle, la politique migratoire russe est si sévère et que les réfugiés n’y sont pas les bienvenus comme en Israël ou dans les pays du Golfe d’ailleurs…

Napoléon disait que "les Etats font la politique de leur géographie". Nous pouvons le paraphraser en affirmant que "les Etats font aussi la politique de leur démographie". Et c’est à partir de ce postulat, où politique interne et géopolitique s’imbriquent et se confondent désormais, que nous pouvons comprendre la politique russe actuelle en Méditerranée et au Moyen-Orient."

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 15/10/2016

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(suite de l’article de Roland Lombardi, copié-collé du site Atlantico:

"La lutte tous azimuts contre l’islam radical et politique
Certains voudraient nous faire croire que la Russie est une puissance agressive, le nouveau "grand méchant".

Mais n’oublions pas que c’est elle qui se sent agressée. Quoiqu’il en soit, le manichéisme n’a pas sa place en géopolitique. En réalité, notamment en Méditerranée et au Moyen-Orient, la Russie n’aspire plus, comme à l’époque soviétique, à une quelconque hégémonie et sa politique va bien au-delà d’une simple volonté de projection ou de puissance.

Le Kremlin, comme les Chancelleries occidentales, avait été lui aussi surpris par les fameux "printemps arabes". Mais, à l’inverse des responsables européens et américains, les stratèges russes (comme israéliens d’ailleurs), eux, ont rapidement pris conscience que tout processus démocratique amènerait au pouvoir des partis islamistes, mieux organisés et plus déterminés que les faibles opposants ou "révolutionnaires" démocrates. Ainsi, craignant une contagion dans son pré carré caucasien et asiatique, la Russie a très vite adopté une logique de containment et a voulu se constituer un glacis dans l’espace méditerranéen et moyen-oriental contre l’islam politique et radical.

D’ailleurs, la perception de la Russie dans le monde arabo-musulman n’est pas la même que la perception européenne et ce pour essentiellement trois raisons.

D’abord, et c’est un point plus important qu’on ne le croit dans cette région, les Russes sont imperméables à toute notion de culpabilité et de repentance. Paradoxalement, pour Moscou, les débats autour du "colonialisme" ou de l’ "impérialisme" rappellent les manipulations et les mensonges d’Etat de la propagande soviétique. Ainsi, à l’inverse de l’Occident et de son passé colonial, la Russie a une approche du monde arabo-musulman totalement décomplexée. Pour les Russes, il est inimaginable de s’excuser à propos, par exemple, des longues et cruelles guerres de conquête de la Russie en Asie centrale et dans le Nord-Caucase entre 1817 et 1864. Aucune repentance aussi pour les déportations massives de millions de musulmans (notamment Tchétchènes et Ingouches) dans les années 1930 sous Staline ou encore pour sa guerre (et ses exactions) en Afghanistan dans les années 1980 ou enfin, pour son extrême brutalité dans ses guerres de Tchétchénie des années 2000.

Ensuite, la Russie, au contraire encore une fois de l’Occident, s’interdit toute leçon de morale en relations étrangères. Pour Moscou, il n’y a pas de dogme moral et de manichéisme dans ses perceptions du monde et on connaît les notions, de non-intervention et de non ingérence, si chères au Kremlin et élevées comme principes diplomatiques incontournables. Rappelons ici que Poutine, malgré les vives tensions russo-turques d’alors, fit preuve de pragmatisme (sacrifiant peut-être quelque peu, il est vrai, son soutien aux Kurdes de Syrie) et fut le seul à soutenir l’islamiste Erdogan durant le coup d’Etat de juillet dernier et surtout, après les purges violentes qui suivirent. Purges qui furent au contraire condamnées par ses alliés américains et européens. Le résultat ne se fit pas attendre et le dictateur turc alla à Canossa et se réconcilia avec le Président russe…

Enfin, pour les raisons internes que nous avons évoquées plus haut, la Russie se présente comme le champion de la lutte contre le terrorisme et l’islamisme.

Ainsi, le message russe adressé aux Etats de la région a le mérite d’être clair et pourrait se résumer de la sorte : "Gérez vos pays comme bon vous semble mais nous ne voulons pas d’islamistes, "modérés" ou pas, au pouvoir ; en échange et en cas de besoin, vous pourrez toujours compter sur notre fidélité et notre soutien !". C’est donc ce discours relativement très simple qui séduit fortement les autocraties et les gouvernements contre-révolutionnaires arabes. La Syrie est d’ailleurs l’exemple concret de cette promesse. Car, outre le fait de montrer sa force et faire étalage de ses nouvelles armes (la guerre ça sert aussi à vendre des armes), Moscou soutient depuis cinq ans, diplomatiquement et militairement, le régime d’Assad et ce, en dépit de toutes les accusations et condamnations onusiennes et internationales comme on le voit encore ces derniers jours lors du siège d’Alep.

Foin de naïveté, que cela nous plaise ou non, c’est la solution russe qui s’imposera en Syrie. Assurée notamment du soutien de la Chine au Conseil de Sécurité des Nations unies, la Russie finira par gagner son pari dans le pays du fait de la paralysie américaine (élections), de la faiblesse onusienne et des incohérences européennes. Pour comprendre cela, il faut relire la dernière et excellente analyse de mon collègue Fabrice Balanche, un des rares analystes honnêtes de la situation en Syrie.

Certains observateurs déclarent encore que le déluge de feu russe sur Alep actuellement, ruinera l’image de la Russie au Proche et Moyen-Orient. C’est peu probable. Certes l’ONU et les Chancelleries occidentales poussent des cris d’orfraie (alors que le silence est de rigueur lors des frappes saoudiennes qui tuent énormément de civils au Yémen…), mais il n’en est pas de même dans les pays arabes et musulmans de la région mis à part peut-être à Riyad et à Doha. Toutefois, l’Arabie saoudite, affaiblie, est plus que jamais isolée. Le Qatar est dorénavant hors-jeu. Et la Turquie, on l’a vu, a revu sa position en négociant dernièrement avec la Russie.

En attendant, le réalisme et le respect apparents des souverainetés de Moscou rassurent ses partenaires au Maghreb et au Machrek. Au printemps dernier, le Maroc et la Tunisie se sont grandement rapprochés de la Russie (nombreux contrats commerciaux signés et développement des partenariats dans la lutte contre le terrorisme). L’Algérie est depuis des années un partenaire commercial et stratégique du Kremlin, mais depuis les bouleversements qui ont touché le monde arabe, elle a accentué et consolidé ses liens avec Moscou. L’Egypte d’Al Sissi, pays le plus peuplé et le plus puissant des pays arabes, n’a jamais été aussi proche de la Russie. En Libye, le général Haftar, le futur homme fort du pays, ne tardera pas lui aussi à recevoir l’appui des Russes… Le Liban, l’Irak et le roi de Jordanie commencent également à faire des appels du pied très appuyés au maître du Kremlin… N’oublions pas enfin les relations suivies de la Russie avec les Etats musulmans d’Asie dans l’Organisation de coopération de Shanghai, notamment avec le Kazakhstan.

Quant à Israël, l’Etat hébreu entretient déjà une importante coopération commerciale, technologique et militaire avec la Fédération russe. Pour ce qui traite de la lutte contre le terrorisme ou encore depuis l’intervention russe en Syrie, les généraux des deux nations se rencontrent régulièrement… De fait, les Israéliens, sans le dire, voient assurément dans les Russes des alliés potentiels. Sans pour autant se substituer encore à l’allié américain (qui demeurera encore longtemps le principal soutien politique et militaire de l’État hébreu), pour certains stratèges israéliens, la Russie représente déjà un partenaire sérieux, fidèle, puissant et cohérent et, qui plus est, susceptible de contrebalancer, ou du moins maîtriser, l’influence de l’Etat phare du chiisme et l’autre puissant allié de la Russie dans la région, l’Iran. Signe des temps, fin août, Poutine faisait savoir qu’il était prêt à organiser et accueillir un sommet israélo-palestinien, initiative soutenue par l’Egypte et très bien accueillie à la fois par les Israéliens et les Palestiniens…

Finalement, grâce à sa politique claire et cohérente dans la région, certes la Russie fait de bonnes affaires (même avec l’Arabie saoudite !) mais elle est surtout redevenue une puissance crainte et respectée, avec laquelle il faut dorénavant compter. Sous l’ère soviétique, Moscou n’avait jamais atteint un tel leadership dans la zone. La Russie nous montre aussi qu’en politique étrangère, le réalisme politique (et géopolitique) reste le socle et qu’il ne faut jamais le soumettre à l’économique ou au commerce et encore moins à l’idéologie…

Même si malheureusement, le développement socio-économique des pays du Sud ne l’importe peu pour l’instant et que ses intérêts propres priment sur tous les autres, il n’en reste pas moins, qu’à plus ou moins long terme, la Russie risque de s’imposer comme le seul et véritable juge de paix au Moyen-Orient. Reste à savoir quelles seront les nouvelles options américaines pour la région à partir de janvier 2017 et si dans la durée, elle réussira là où les autres puissances occidentales ont toujours échoué…

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 15/10/2016

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Merci, Hélène Richard-Favre,

Je vais le lire.

PS: sinon, dans mon commentaire précédent j'enlève le café de commerce mais au contraire, je réhabilite voir j'insiste sur un wagon plombé.

Écrit par : Vladimir Trofimov | 15/10/2016

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Si jamais aussi, j’avais déjà cité Roland Lombardi dans ce sujet:

http://voix.blog.tdg.ch/archive/2015/12/02/arabie-saoudite-russie-un-point-de-vue.html

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 15/10/2016

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Sans commentaire : qu'ajouter de plus à ces précieux points de vues ?

Merci Hélène Richard-Favre !

Écrit par : Jean-François Pierre | 15/10/2016

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Roland Lombardi ne connaît certainement pas la guerre du frigo contre la télé, guerre dont la notion a été inventée par les dissidents russes post- soviètiques. C'est trop récent, ça date du 2014  et « Lire Hélène Carrère d’Encausse et surtout, les travaux de Xavier Le Torrivellec » ne sert à rien.

Mais ici il n'est pas question de cette guerre mais d'une autre, celle du wagon plombé contre le café de commerce, guerre qui peut se dérouler dans la tête des gens (dédoublement de la personnalité). Je pense que, dans le cas de jeune auteur de cet article, on assiste pour l'instant à un match nul. Je ne vais pas montrer tous les points gagnants du café de commerce, juste quelques uns.

1) « Foin de naïveté, que cela nous plaise ou non, c’est la solution russe qui s’imposera en Syrie. », écrit-il.

Et pourtant en février 2016 il craignait un échec de Poutine (cf mon premier commentaire). Donc, en réalité, Roland Lombardi est circonstanciel dans ses écrits

2) En parlant d’Israël il oublie de mentionner les Juifs immigrés de l'URSS et de la Russie post-soviétique. Ils sont nombreux et Liberman (ressortissant de la Moldavie soviétique) par exemple est devenu même ministre.

3) «  Sous l’ère soviétique, Moscou n’avait jamais atteint un tel leadership dans la zone [proche Orient]. - n'importe quoi, d'autant plus qu'en parlant de Primakov et en le comparant avec Laurence d’Arabie, il oubli de rajouter que cette comparaison peut être valable uniquement pour Primakov de l'époque soviétique et du débuts des années 90, années quand il dirigeait le SVR -service des renseignements extérieurs . Par ailleurs , dans un autre endroit, Roland Lombardi traduit le mot « renseignement » par le mot « espionnage »:-)

4) « La Russie nous montre aussi qu’en politique étrangère, le réalisme politique (et géopolitique) reste le socle et qu’il ne faut jamais le soumettre à l’économique ou au commerce et encore moins à l’idéologie » – Russie n'a aucune idéologie et c'est son problème majeure. L'empire russe tout comme l'URSS étaient basés sur le spirituel, sur une idée, sur une idéologie

5) « Ainsi, Poutine a relancé la politique simple mais ancestrale de la Russie : se désenclaver afin d’accéder aux mers chaudes, avec pour verrou la Crimée (de retour dans le giron russe), et en s’appuyant notamment sur les chrétiens d'Orient, vecteurs de progrès, comme relais d'influence. Ceci explique d’ailleurs les positions russes sur l’Ukraine » – n'importe quoi

6). «  Pour les Russes, il est inimaginable de s’excuser à propos, par exemple, des longues et cruelles guerres de conquête de la Russie en Asie centrale et dans le Nord-Caucase entre 1817 et 1864. Aucune repentance aussi pour les déportations massives de millions de musulmans (notamment Tchétchènes et Ingouches) dans les années 1930 sous Staline ou encore pour sa guerre (et ses exactions) en Afghanistan dans les années 1980 ou enfin, pour son extrême brutalité dans ses guerres de Tchétchénie des années 2000. - il mélange les époques de l'empire russe, l'URSS et de la Russie post- soviétique. »
Il oublie la réhabilitation des Tatares de la Crimée, d’autant plus que c'est le cas le plus brûlant aujourd'hui.

Écrit par : Vladimir Trofimov | 15/10/2016

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Vladimir Trofimov,

Vous n’avez, à l’évidence, pas pris connaissance des propos tenus par Roland Lombardi dans l’article que vous lui incriminez et dans lequel vous estimez qu’il se serait contredit.

L’article en question date du 12 janvier 2016 et deux intervenants -dont Roland Lombardi- y exposent leur avis.

Or vous avez cru bon d’attribuer à Monsieur Lombardi un point de vue qui n’est pas le sien mais celui d’Alain Rodier, l’autre intervenant de l’article en question. Voici donc l’ensemble de l’article en copié-collé et son lien de référence:

http://www.atlantico.fr/decryptage/qui-attend-en-cas-echec-vladimir-poutine-en-syrie-alain-rodier-roland-lombardi-2534621.html

"Ce qui nous attend en cas d’échec de Vladimir Poutine en Syrie
En Syrie, l'armée russe est confrontée à une situation plus compliquée qu'il n'y paraît. Face à celle-ci et au manque de troupes au sol, elle ne peut espérer l'emporter. Or, un échec russe ne serait pas une bonne nouvelle. Et pour cause : loin d'ouvrir la porte à de plus amples négociations, cette défaite risquerait de provoquer une attitude dangereuse de la part de Poutine. » (Titre écrit en gros caractères gras)

Début de l’entretien croisé:

"Atlantico : Dans un article publié sur The Atlantic (voir ici), le professeur de sciences politiques Dominic Tierney présente la théorie suivante : quelle que soit l’issue du combat en Syrie, la situation ne sera pas favorable. Fondamentalement, une défaite de Vladimir Poutine serait-elle une bonne nouvelle ?

Alain Rodier : Il est parfaitement exact qu'il n'y aura pas de "victoire" en Syrie au sens où aucun des acteurs n'a les moyens humains de conquérir puis de tenir l'ensemble du pays. Pour être réaliste, il convient d'admettre une fois pour toutes que la Syrie a cessé d'exister dans sa forme d'avant la révolte de 2011.

La stratégie des Russes consiste à aider le régime alaouite à se maintenir sur son pré-carré qui comporte la côte méditerranéenne avec Lattaquié comme place forte, Tartous, Alep, Hama, Homs, Damas et Deraa. Tous les stratèges ont compris que le régime syrien concentre depuis 2013 ses forces à la défense de la Syrie utile qui comporte plus de 70% de ce qui reste de la population. Je suis même persuadé que, si le besoin s'en fait sentir, le régime est prêt à abandonner deux places fortes excentrées et plus ou moins encerclées : Deir ez-Zor et peut-être même Alep (mais là, le symbole d'une défaite serait très important).

Certes, depuis l'intervention russe à la fin septembre 2015, les forces légalistes appuyées par les pasdaran iraniens et le Hezbollah libanais ont repris quelques territoires, particulièrement à l'est et au sud d'Alep et elles ne sont plus qu'à une portée de canon de Palmyre dont la prise serait aussi un symbole fort. Mais l'offensive nécessite des troupes fraîches que le régime n'a plus. Par contre, la défensive est moins gourmande en hommes. Toutefois, leurs adversaires n'ont pas le ratio nécessaire pour s'emparer de grandes étendues de terrain bien défendues (il faut au minimum trois attaquants pour un défenseur) même si ce qui s'est passé en Irak en est le parfait contre-exemple (l'exception qui "confirme la règle" mais la situation était différente, l'armée irakienne étant particulièrement démotivée et ses cadres incompétents).

Toutefois, selon Dominic Tierney, la Russie pourrait connaître une "défaite" en Syrie (ce que je ne crois personnellement pas). Mais si cette hypothèse se vérifiait, ce serait une véritable catastrophe car cela signifierait la fin du régime de Damas qui serait remplacé par les islamistes radicaux qui s'empareraient de l'ensemble du pays tout en se battant les uns contre les autres (Daesh contre Al-Nosra et affidés). Cela provoquerait un exode massif des populations qui ont soutenu Assad, des massacres de minorités et plongerait les pays voisins (Jordanie et Liban) dans le chaos généralisé. Personne ne serait plus capable de contrôler quoique-ce soit.

Pour résumer, l'armée russe ne peut pas "perdre" en Syrie, même si elle ne va pas non plus "gagner".

Roland Lombardi : A la lecture de cet article, j’ai tout d’abord comme première impression de lire plus un tract « anti-Poutine » qu’une réelle analyse froide et sérieuse ! Ce papier me fait penser aux analyses de certains « spécialistes » français qui, au tout début du conflit syrien, nous certifiaient que Bachar el-Assad tomberait en quinze jours, que l’Iran et la Russie le « lâcheraient » ou que la Syrie se transformerait inévitablement, et en un claquement de doigt, en un paradis démocratique ! On connaît la suite… Il faut être très méfiant avec ce genre d’écrits plus « idéologique » qu’autre chose. Encore aujourd’hui, il est consternant que certains « savants » voient le monde comme ils aimeraient qu’il soit et non comme il est dans la réalité ! Je note en effet dans cet article un manque total d’objectivité, des références historiques inappropriées, une méconnaissance navrante de la région et de ses habitants et enfin, des affirmations éhontées et fausses.

Par exemple, comparer l’intervention russe actuelle en Syrie avec l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 est une pure aberration. Tout d’abord car le contexte local et international n’est absolument pas le même. L’auteur oublie d’ailleurs que depuis, la Russie est l’un des rares pays (avec l’Etat algérien dans les années 1990) à avoir « remporté » une guerre asymétrique (Tchétchénie dans les années 2000). De plus, l’état des forces des armées russes s’est sensiblement amélioré depuis 2008 et la guerre en Géorgie. L’armée russe bénéficie d’ailleurs d’un plan de modernisation extrêmement ambitieux (23 000 milliards de roubles jusqu’en 2020) et prévoit un renouvellement de 70% des matériels. Les premiers effets de ce programme ont été constatés lors de l’affaire de Crimée, où l’intervention russe fut un modèle de professionnalisme. En Syrie, tous les experts ont "découvert" que les Russes avaient désormais à leur disposition des armes de haute qualité et intelligentes comme les Sukhoï 34, des drones et les missiles de croisière Kalibr…

Enfin, Les Russes n’agissent et ne prennent jamais de risques qu’avec un plan et une stratégie mûrement réfléchis. En décidant de frapper militairement les bastions d’Al-Qaïda et de Daesh en Syrie, Poutine n’a pas fait que donner un coup de fouet à la guerre internationale contre le terrorisme. Sur le terrain, la présence russe était déjà très importante mais depuis fin septembre et le début des frappes, la donne a changé. L’implication accrue russe et iranienne, et on le voit depuis avec les derniers succès de l’armée syrienne, remonte le moral et donne un second souffle aux forces du régime d’Assad (à l’inverse de ce qu’affirme l’article sur The Atlantic). Par ailleurs, notons que l’armée russe n’a pas encore utilisé sa tactique habituelle du rouleau compresseur… Mais c’est surtout sur le plan diplomatique que l’on doit aussi analyser le retour comme grande puissance de la Russie. Il est certain que l’intense ballet diplomatique du Kremlin et de ses diplomates entrera dans l’histoire des annales des relations internationales.

Dans le cas d’une défaite russe, ou au moins d’une non-victoire, quel pourrait être la réaction de Vladimir Poutine ? Aurait-il tendance à soutenir encore Bachar al-Assad ? A quel prix ? Quel en serait l’impact géopolitique ?

Alain Rodier : Poutine n'est pas attaché à la "personne" de Bashar el-Assad qui n'est qu'un pion qu'il sera peut-être utile de sacrifier à un moment ou à un autre. Mais la contrepartie devra être importante et on ne la connait pas encore. Ce que Poutine ne veut pas, c'est que la Syrie soit gouvernée par des salafistes-djihadistes (Daesh, Al-Nosra, le bras armé d'Al-Qaida "canal historique" et autres mouvements plus ou moins ouvertement affiliés.) Il craint que le chaos provoqué ne s'étende alors à la Jordanie et au Liban voisins. A ce titre, il est l'un des principaux défenseurs d'Israël, même s'il appuie le Hezbollah libanais. D'ailleurs, à court ou moyen terme, ce mouvement est bien incapable de menacer l'intégrité de l'Etat hébreu embourbé comme il l'est en Syrie. Par contre, dans un avenir plus lointain, il reviendra auréolé d'une expérience de combat importante et peut-être avec des armements performants qui, alors, pourront constituer une nouvelle menace pour Israël.

En conséquence, Poutine veut maintenir un régime alaouite à Damas, même s'il n'est plus dirigé par Bashar el-Assad. On trouvera bien un remplaçant un peu plus présentable. Des noms circulent déjà dont celui du général Ali Mamlouk, le chef de la sécurité nationale syrienne. Il présente un avantage: il est sunnite et pourrait symboliser une "union nationale"; il a un très gros désavantage: il est sanctionné par l'Union Européenne et interdit aux États-Unis pour son rôle dans la répression.

Roland Lombardi : Bien malin celui qui peut prédire l’issue d’une intervention militaire. Mais pour ma part, je pense qu’une défaite russe en Syrie n’est pas à l’ordre du jour. Là encore, l’auteur dans The Atlantic se trompe lorsqu’il déclare que Poutine et la Russie sont isolés diplomatiquement. Je me demande où il est allait chercher cela ! Les Russes bénéficient à l’ONU du soutien de nombreux pays importants comme l’Inde et surtout, au Conseil de sécurité, de la Chine. De plus, depuis les derniers attentats de Paris et les troubles que provoque la présence massive de réfugiés en Europe, les Etats Européens, la France en tête, en sont revenus de leur alignement sur la politique américaine hasardeuse au Proche-Orient… Dans la région, rappelons que Moscou a aussi le soutien de la Jordanie, de l’Irak, de l’Egypte, de l’Iran bien sûr et même d’Israël ! Même au Pentagone, certains généraux et stratèges, pour les plus éclairés d’entre eux, ne sont plus très chauds pour aider les opposants "modérés" en Syrie et prônent même une collaboration avec les Russes ! Alors oui, Poutine, pragmatique et réaliste, soutiendra encore Assad pour la bonne et simple raison qu’il n’y a pas d’autre alternative.


Quand les médias occidentaux appuient sur la débâcle russe en Syrie, de troupes qui s’enfonceraient dans un bourbier, ne contribuent-ils pas à une potentielle escalade de la violence ? Jusqu’où cela peut-il mener ?
Alain Rodier : Poutine fait très attention à ne pas engager des troupes au sol en dehors de celles qui servent à défendre les positions russes, à procéder à d'éventuelles missions de sauvetage comme lors de la chute de l'avion abattu par les Turcs et de conseillers qui servent surtout d'instructeurs sur des armes récemment livrées.

Il est toutefois possible qu'ils utilisent quelques Spetsnaz (forces spéciales) dans des missions ponctuelles spécifiques (protection de personnalités, liquidation de chefs terroristes, etc.). On notera d'ailleurs un parallèle tactique frappant avec ce que font les Américains en Syrie et surtout en Irak. On parle beaucoup de l'innexpérience des forces russes. C'est oublier les guerres de Tchétchénie et la campagne de Géorgie sans parler de la prise de la Crimée. Le général Alexander Dvornikov qui commande les forces russes n'est pas un débutant. Il a combattu au nord Caucase en 2000-2003 contre des rebelles islamiques. Il est à la tête de deux états-majors, l'un situé à Bagdad (chargé d'échanger des renseignements avec les forces irakiennes, les milices chiites dépendant de Téhéran), l'autre à Damas où il est en rapport direct avec le chef d'état-major syrien, le général Ali Abdullah Ayyoub, le général des pasdaran iraniens Key Parvar et Mostafa Bader el-Din, le chef militaire du Hezbollah en Syrie. C'est lui qui assure la liaison directe avec les Israéliens et les Américains afin qu'aucun incident grave ne survienne.

Roland Lombardi : Vous savez le « Poutine Bashing » à la mode dans les médias occidentaux, comme toutes les incantations iréniques et stériles de ces cinq dernières années, n’auront aucune influence sur la stratégie de Moscou au Moyen-orient. S’il y a une escalade de la violence, elle viendra plutôt de la Turquie et de l’Arabie saoudite. Par exemple, en exécutant un cheikh chiite, l’Arabie saoudite provoque l’Iran et jette de l’huile sur le feu. Cela n’est pas sans rappeler ce qu’avaient fait les Turcs en abattant l’avion de chasse russe il y a quelques semaines. On ne peut alors que s’interroger sur ce fait qui risque de contrarier indéniablement le règlement des conflits dans la région. Ainsi, comme les Turcs, les Saoudiens donnent le sentiment d’agir en dépit du bon sens, comme s’ils étaient en état de panique devant l’échec de leur stratégie dans la région. Mais ce faisant, ils se tirent aussi une balle dans le pied. Car en intensifiant leurs aides aux rebelles syriens et en sabotant les chances de résolution du conflit par la négociation, le temps joue contre eux. En effet, les Russes frappent ainsi de plus belle, et sans distinctions, toutes les oppositions au régime de Damas. Et à ce train là, Turcs et Saoudiens finiront donc, de fait, par s’exclurent eux-mêmes des négociations futures. Espérons alors, comme c’est pour l’instant le cas, que les Russes et les Iraniens continueront à éviter les pièges tendus par Riyad et Ankara…

Jusqu’où est-ce qu’une victoire russe présenterait effectivement des risques, en consolidant la position d’Assad en Syrie ? Peut-on encore se permettre le luxe de compter sans lui ?
Alain Rodier : Comme je l'ai dit plus avant, il n'y aura pas de "victoire" russe en Syrie. Ce sera un succès si le pré-carré défini plus haut est préservé et sécurisé. A ce moment-là, il est vrai que Moscou se retrouvera en position de force pour négocier la suite des évènements.

In fine, comment les lignes de la guerre en Syrie devraient-elles bouger ? Faut-il s’attendre à ce que l’Etat Islamique continue de dominer certaines zones du pays ? Lesquelles ?
Alain Rodier : La Syrie a explosé de fait. Il existe trois régions: le pays alaouite (où se trouvent aussi les minorités religieuses et des sunnites de la bourgeoisie aisée), un Kurdistan (le Rojava) qui longe la frontière turque de manière discontinue pour l'instant et un Sunnistan.

Ce denier n'est pas uniforme pour le moment. La majeure partie est aux mains de Daesh avec comme capitale Raqqa ; la province d'Idlib au Nord est aux mains d'Al-Nosra et de ses alliés; un embryon d'ASL existe au sud-est dans la région de Deraa et des groupes locaux se déclarant d'une obédience ou d'une autre selon les circonstances sont répartis du nord au sud du pays. La question qui se pose est : qui va prendre la tête du Sunnistan ? Daesh est bien placé en raison du nombre et de la qualité de ses activistes mais sa primauté est contestée par al-Nosra. Les autres formations balancent entre l'une ou l'autre des deux organisations salafistes-djihadistes selon la fortune des armes (elles ont tendance à rejoindre celle qui domine un territoire, c'est humain).

La guerre est loin d'être terminée. Les négociations n'ont aujourd'hui que peu de chances d'aboutir tant les intérêts des uns et des autres sont différents. Ils dépassent la Syrie même et sont à replacer dans le cadre d'affrontements plus élevés : Iran contre Arabie Saoudite, Américains contre Russes, Turquie contre Kurdes, Irak en train d'imploser (comme la Syrie). La grande difficulté pour les négociations qui s'annoncent et de savoir qui va représenter les "sunnistans" (irakien et syrien).

Roland Lombardi : Quoiqu’on puisse penser de la géopolitique russe, n’oublions pas aussi que cette dernière, cohérente et sérieuse, défend aussi les intérêts européens. Encore une fois, il n’y a pas d’alternative crédible à Assad en Syrie. Même les Israéliens, qui ne le portent pas dans leur cœur, en sont résolument conscients. Le seul risque à une victoire de la politique russe en Syrie serait alors une recrudescence des attentats en France et en Europe. Car, au plus les djihadistes d’Al-Qaïda et de Daesh seront affaiblis et perdront du terrain (ce qui est le cas aujourd’hui), au plus ils essaieront de frapper loin de leurs bases. Cette menace a elle aussi été prise en compte par les autorités russes. Certes, le risque zéro n’existe pas. Même pour Moscou, comme le prouve l’attentat de l’Airbus russe dans le Sinaï. Toutefois, on en parle peu, mais juste avant le déclenchement de leur opération en Syrie de septembre dernier, plus de 300 arrestations eurent lieu sur le territoire russe et ce, en une semaine ! Actuellement en Russie, la lutte contre le terrorisme se poursuit toujours et de manière tout aussi méthodique que brutale…

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 16/10/2016

Autant pour moi, Hélène Richard-Favre.

Merci de m'avoir rectifié et d'avoir reproduit ici in extenso le texte d'un autre article d'Atlantico.

Je n'y ai pas eu accès non plus et je n'ai pas fait attention au fait que Roland Lombardi n'était pas le seul participant.

Donc je lève volontiers le point sur le caractère circonstanciel de ses écrits.

L’avantage est au wagon plombé.

Écrit par : Vladimir Trofimov | 16/10/2016

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"Depuis les guerres de Tchétchénie (guerres asymétriques que la Russie a d’ailleurs finalement remportées…), Moscou a fait l’amère expérience de ce grave problème et a connu une longue série d’attaques et d’attentats. Les plus notables étant la prise d’otages du théâtre de Moscou en octobre 2002 (128 morts parmi les otages), l’attaque de l’école de Beslan en septembre 2004 (334 civils tués dont 186 enfants), attentats de Volgograd en décembre 2013 (30 morts) et en octobre 2015, l’attentat contre l’avion de la compagnie russe Metrojet au dessus du Sinaï égyptien (224 victimes).", écrit Roland Lombardi.

Alors je ne comprends pas pourquoi exclue-t-il de sa liste une série d'attentats la plus notable, symbolique même, une espèce du 11 septembre russe, à savoir des explosions des immeubles d'habitation en Russie (à Moscou et ailleurs) au mois de septembre 1999 ?

Parce qu'il trouve peut-être que la version officielle était très controversée à l'époque ?

Wikipedia en français
https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentats_en_Russie_en_1999

Wikipedia en russe, l'article beaucoup plus fouillée avec l'analyse des versions non officielles
https://ru.wikipedia.org/wiki/%D0%92%D0%B7%D1%80%D1%8B%D0%B2%D1%8B_%D0%B6%D0%B8%D0%BB%D1%8B%D1%85_%D0%B4%D0%BE%D0%BC%D0%BE%D0%B2_%D0%B2_%D0%A0%D0%BE%D1%81%D1%81%D0%B8%D0%B8

Écrit par : Vladimir Trofimov | 16/10/2016

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